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Par V. Shahshahani
Nous étions trois, Lionel Tassan, Serge Maraval et moi-même, partis le matin de Grenoble pour skier la combe nord des Aiguillettes de Vaujany (2547 m, massif des Rousses). Nous avons déclenché une avalanche vers 13h25, que nous appelerons l'heure H.
H-15 mn. Vers 2250 m, la qualité de la neige étant devenue malsaine aux yeux de tous, nous décidons de nous échapper des grandes pentes nord de l'Aiguillette par une traversée ascendante vers la droite devant aboutir juste à l'est du sommet de Côte Belle, sur l'arête la reliant à l'Aiguillette.
Pour " étaler " le risque, nous progressons désormais un à la fois, toujours décalés horizontalement, les deux autres s'efforçant de se tenir dans une zone plus " sûre ". Cette traversée doit se faire en deux fois, un coup à gauche puis un coup à droite.
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H-7 mn. Regroupement à l'intermédiaire. Lionel part rejoindre l'arête. La visibilité devient médiocre mais les distances étant courtes, comme convenu, il donne de la voix le top pour le départ de Serge. Celui-ci est au milieu de la traversée, donc tout près de l'arête où se trouve Lionel.
H. Lionel entend un craquement et voit un ébranlement partir de la gauche au-dessus de lui, il hurle " barrez-vous ! ".
La visibilité est si mauvaise que je ne peux voir l'avalanche et donc décider dans quelle direction partir. Je plante mes bâtons quand le nuage blanc me recouvre et finit par m'entraîner. Ce n'est pas trop violent, je surfe en surface et m'arrête, puis une deuxième vague (probablement une seconde plaque partie sous la bossette où je m'étais mis " à l'abri ") me repousse dans la pente. Violente au début, elle se calme et après un début d'ensevelissement, ça s'arrête. J'ai la moitié du corps dehors et me relève rapidement. J'aperçois Lionel sur l'arête et nous pouvons nous parler. Nous ne voyons pas Serge, mais la trace de l'avalanche (la visibilité est un peu meilleure vers l'aval que vers l'amont).
H+2 mn. Je demande à Lionel d'appeler les secours puis aussitôt lui demande d'éteindre son portable. J'éteins le mien et nous passons nos deux arvas en recherche. Je commence à zizaguer sur l'avalanche. Quand Lionel me rejoint nous décidons une descente croisée de l'avalanche. Au tiers du parcours nous changeons de tactique. Comme il est quasiment certain que Serge ne doit pas se trouver dans le raide (30° environ) mais au minimum au premier replat, je continuerai par acquis de conscience à rechercher un premier signal par une descente lente dans l'avalanche, pendant que Lionel va chercher ce signal dans la zone présumée d'ensevelissement.
H+7 mn. Lionel trouve le signal, je le rejoins.
H+10 mn. L'arva analogique de Lionel trouve un son maxi et l’indication chiffrée mini de mon numérique confirme. Nous cherchons encore pendant une minute un signal plus fort.
Il ne vient pas. Nous nous regardons " il est quelque part sous nos pieds ". Je sors la sonde en cerclant autour du point max. Partout elle s'enfonce en entier, c'est-à-dire de 2 m 50, en touchant du dur (la terre ou la glace ?), puis sur un point et un seul elle s'arrête à 160 cm. La sensation est très dure " j'espère que ce n’est pas un caillou " dis-je à Lionel.
Il faut prendre une décision. Après une brève hésitation, nous acceptons le triple verdict des deux arvas et de la sonde. Celle-ci reste plantée et, comme c'est profond, nous commençons le terrassement d'un cratère de 3 m de diamètre.
H+22 mn. Sous la pelle apparaît un bout d'étoffe grise. Je tapote l'étoffe : " c'est le bonnet, c'est la tête ". Nous la dégageons. Serge émet un râle, on voit même un clignement de cils, mais il est toujours inconscient. Il n'a pas dû être noyé, son nez et sa bouche n'ont pas été encombrés grâce à sa paire de lunettes qui a glissé et lui a fourni une protection parfaite des voies aériennes. Par expérience, je sais qu'il faut continuer de le dégager. Les copains qui m'avaient sauvé au col des Marches en 1990 étaient formels " t'as repris connaissance dès qu'on t'a libéré le thorax ". Et c'est mot pour mot ce qui se produit avec Serge.
H+28 mn. La conversation s'engage. Après le vital, rapide inspection du " châssis " : on le pince, il nous sent. Il n'a pas mal, mais se plaint d'avoir froid.
H+35 mn. Nous poursuivons le dégagement des skis et libérons les membres inférieurs, j'en profite même pour faire deux clichés. Serge debout, je le frotte pendant que Lionel rassemble les affaires. Me souvenant à nouveau de mon propre sauvetage, je sais qu'un bon skieur, même groggy, peut se déplacer sur ce genre de terrain. ça le réchauffera.
H+45 mn. Au moment où tout le monde a rechaussé nous sommes survolés par deux hélicos : l'un s'éloigne, l'autre revient au-dessus (le PGHM de Savoie avait joint ses efforts à ceux du PGHM de l'Isère, les deux groupes faisant preuve d'une rapidité de réaction remarquable). Nous tendons le bras vers l'aval pour faire savoir que nous rejoignons une petite cuvette, plus plate et probablement un peu mieux abritée de nouvelles avalanches. Je fais le mono devant en chasse-neige, Lionel suit avec le sac de Serge. L’adjudant Pierre Durand prend Serge, le harnache et le voilà dans les airs. L'hélico dépose Serge au Rivier d'Allemont où a été déposé le médecin urgentiste.
H+60 mn. L'hélico revient chercher Pierre : nous l'assurons que nous pouvons descendre la suite en sécurité et convenons de le rappeler dès notre retour en vallée.
Réponse faite par Volodia Shahshahani à un internaute.
" Je n'ai aucune circonstance atténuante à faire valoir, elles sont plutôt aggravantes :
‹ mon ami Jacques Villecrose s'était fait prendre ici et a été secouru pareillement par ses compagnons : c'était un mois de février (1990) mais très pauvre en début de saison.
‹ je suis venu ici même le 19 novembre 2002 avec une amie mais ai renoncé assez vite…pour les mêmes raisons qui auraient dû nous pousser à rebrousser chemin cette année.
‹ il n'était pas (il n'est jamais) idiot de partir. L'erreur est de persister. Les quantités de neige nous ont surpris dès le Rivier d'Allemont (15 cm) puis au barrage (40 cm) et ça augmentait régulièrement. Nous ne pensions pas non plus que les dernières chutes de neige avaient été suivies de vent de sud. Peut-être en retrouvant les bulletins météo, sera-t-il possible de savoir quand ce vent-là s'est levé ?
‹ devant la différence de densité des deux couches récentes, j'ai suggéré plusieurs fois à mes compagnons, mais sans insister suffisamment, de rejoindre l'arête vers le col du Sabot.
Conclusion. J’aurais dû faire preuve d'autorité ou au moins décider unilatéralement de rebrousser chemin… Je me considère donc comme le principal responsable ".
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