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-- L’avalanche et le monde des alpages
dans les Alpes françaises (suite et fin)
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Par Charles Gardelle

  Le randonneur peut rencontrer ailleurs dans les Alpes des abris comparables.
Cet habitat a dû être habituel pour les bergers transhumants, notamment dans tout le bassin du Vénéon, en Oisans, où les avalanches sont si générales dans certains vallons que toute construction semble impossible. En Valgaudemar, où les conditions sont comparables, un véritable hameau d’abris sous roches , bordés d’enclos, s’est établi dans le vallon de Combe Froide.

Si un gros rocher est une protection assurée, la forêt n’est qu’une protection illusoire. Les arbres peuvent empêcher le départ de l’avalanche, non l’arrêter dans sa course. La présence d’arbres anciens prouve que l’avalanche n’a pas eu lieu depuis qu’ils ont atteint une taille adulte. Les jeunes arbres, en général, plient au passage de la coulée de neige. Ainsi, à l’Eimendra Dessous, au-dessus du Sappey-en-Charteuse, le 5 février 1980, l’avalanche a détruit le chalet en s’écoulant dans un étroit passage à travers la forêt. Les bâtisseurs n’en avaient pas tenu compte.

À défaut de protection naturelle, les alpagistes ont dû assurer eux-mêmes la sécurité de leurs chalets.
Ils y sont parvenus de deux façons : en construisant un mur paravalanche ou en enterrant les écuries. La première technique consiste à se protéger, à l’amont, par une étrave de pierres sèches qui partage l’avalanche et la détourne ainsi des bâtiments. Cette étrave porte habituellement le nom de " tourne ", exceptionnellement de " lève " (levée) dans le Haut Giffre. Quelques tournes se trouvent en Savoie à La Flégère (Chamonix), Treicol (Beaufortain), Plan Pigneux (Haute Maurienne) ainsi qu’en Dauphiné comme à l’Aup Bernard (Belledonne), au col des Ayes (Queyras), etc.
Exceptionnellement, il a fallu se protéger d’avalanches glissant des deux versants. Ainsi, dans le vallon du Ribon, à Bessans, en Haute Maurienne, un petit groupe de chalets alignés dans le sens de la pente, est protégé, à l’amont, par une tourne et, à l’aval, par un gros rocher. Sur ce rocher, vient se briser l’avalanche descendue de l’Envers qui, après avoir traversé le torrent, remonte sur l’Endroit.
  Des ingénieurs ont imaginé de remplacer les tournes par des pieux métalliques plantés verticalement. L’expérience tentée aux chalets du Haut, à Lanslebourg, en Maurienne, n’a pas été concluante. Les pieux ont été tordus sous la poussée irrésistible des avalanches.
Une deuxième technique a été imaginée par les montagnards. La construction est, en partie, enterrée. Les déblais du trou ainsi creusé forment un terre-plein devant le bâtiment. Seul un mur est apparent du côté aval, percé au moins d’une porte. Le toit à une seule pente se confond avec le versant. Ainsi l’avalanche glisse et provoque peu de dégâts. Des tuiles de bois, appelées tavaillons, essendoles, ou ancelles suivant les régions, sont solidement chevillées ou clouées. La charpente, simple et solide, est faite de troncs d’arbres à peine équarris. Cette construction était réservée à des " écuries ", en français des étables, car elle risquait d’être bien trop humide pour abriter du foin. Ce type d’écurie est habituel dans les zones d’avalanches : les Ruppes à Vallorcine, le vallon du Cormet d’Arèches à Granier en Tarentaise, celui de la Lento à Bonneval, le Montgenèvre à Saint-André-en-Maurienne, le col du Sabot à Vaujany. Ce dernier exemple offre une construction plus élaborée. Sous un seul toit sont installés deux niveaux non superposés : un niveau supérieur, à l’amont, réservé à l’habitat des hommes, un niveau inférieur, à l’aval, pour l’écurie.
Des chalets du type enterré se retrouvent en Chartreuse, à l’Eimendra-Dessous, dans le Queyras, à la descente du col des Ayes, etc. Cette technique est encore utilisée à l’heure actuelle. Ainsi a été construite la toute nouvelle cabane de Chorges sur la vaste commune pastorale de Réallon, près d’Embrun, dans les Hautes Alpes.

Ces deux procédés, celui de la tourne et celui de l’écurie enterrée couverte d’un toit se confondant avec la pente, ne se côtoient jamais, à ma connaissance, dans un hameau d’alpage ou dans un vallon. Le montagnard construit lui-même et imite les constructions voisines.
Malgré toutes les précautions prises, la liste des destructions causées par les avalanches constituerait une belle litanie. Ainsi, le guide chamoniard Cachat le Géant, dans son journal du 12 juillet 1802 raconte :
" Nous avons été à La Flégère pour refaire les écuries. Nous étions en grand nombre car presque tout avait été démoli, les écuries, la chavanne, une exceptée et les sartos. C’est une chose que les hommes n’avaient jamais vu mais ce n’est pas surprenant si l’on pense à la quantité de neige que nous avons eue cet hiver ".

Deux remarques : d’une part, ce texte ne précise pas la date de la catastrophe et montre que le monde des alpages, en hiver, est inconnu.
D’autre part, la reconstruction a lieu sur le même site. On ajouta, cependant, une tourne pour protéger la fruitière. Cette obstination peut avoir différentes motivations. On peut penser à une catastrophe exceptionnelle qui ne recommencera pas avant longtemps. On peut aussi ne pas avoir d’autres solutions.
Par exemple, au Rivier d’Allemont, en Oisans, au début du XXe siècle., une avalanche, descendue de la crête du Sifflet, inconnue de la tradition orale, détruit les douze chalets de la Suif, à 1850 m d’altitude. Sept propriétaires reconstruisent au même endroit, ne pouvant trouver un autre emplacement. En 1940, l’avalanche se répéta et n’épargna qu’un seul chalet.
Quelquefois, de guerre lasse, les hommes renoncent. Il en fut ainsi des consorts de la montagne de Pécleret, en amont de la vallée de Chamonix. L’abandon des chalets de Pécleret au XIXe siècle. fut d’autant plus facile que le pâturage pouvait être brouté par du bétail monté, chaque matin, des hameaux de Montroc ou du Planet.
Aujourd’hui, les avalanches, dans les zones d’alpages, sont mieux connues, notamment grâce aux cartographies d’avalanche. La vie pastorale connaît un renouveau en altitude suscitant la construction de bâtiments dont la sécurité sera sans doute mieux assurée.
 
RÉFÉRENCES

Charles et Françoise Gardelle, " Alpages, terre de l'été ".
Tome 1 : Savoie (2000)
Tome 2 : Dauphiné, Chartreuse, Belledonne, Vercors, Oisans, Briançonnais, Queyras (2002). Éditions Fontaine de Siloé, Montmélian.

André Allix : " L'habitat en Oisans ", revue de Géographie Alpine 2 (1929) 23, 189.
 
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