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-- Sexe, Drogues et Mort Blanche (suite)
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par Ian McCammon, traduit de l'américain et synthétisé par A. Duclos (ALEA), F. Jarry et F. Sivardière (ANENA)

-- Qu'est-ce qui marche ?
Toutes les formations pour une meilleure gestion d'un risque similaire au risque d'avalanche n'ont pas échoué. Les réussites sont rares, mais elles ont entre elles des points communs.

, Des objectifs clairs

L'une des caractéristiques communes des formations aux risques qui ont réussi est la formalisation d'un objectif clair et précis. Bien que cela semble évident en apparence, le fait de préciser un objectif pour une formation oblige ses concepteurs à faire des choix sur la méthode à mettre en œuvre.
Si l'objectif de la campagne est de réduire le taux d'incidents en définissant un comportement adapté, il faudrait alors recourir à des méthodes qui visent un apprentissage inconscient car l'essentiel de nos comportements résulte justement de processus inconscients. De telles méthodes sont disponibles, mais elles ne sont pas très bien comprises, nécessitent des ressources importantes et posent un certain nombre de problèmes éthiques.

Au contraire, les formations dont l'objectif est de modifier les perceptions peuvent davantage être orientées vers des acquisitions conscientes de connaissances. Elles sont généralement plus faciles à concevoir. Dans ce cas, la perception ne concerne pas seulement celle du danger par les stagiaires, mais aussi celle de leur réaction pratique par rapport au danger. Il faut alors distinguer l'évaluation du risque d'une part, et la réduction du risque d'autre part.

, Les échelles d'évaluation de risque

L'une des pierres angulaires de la communication moderne sur les risques est l'échelle de risque. Cet outil, souvent présenté sous forme de graphique à 3 ou 5 niveaux, donne la probabilité d'occurrence d'un événement. Les échelles de risques sont bien accueillies par le public, et elles donnent une indication simple sur les risques correspondant à des circonstances données. Une conséquence importante des échelles de risques est que l'on s'attache davantage à la valeur relative de l'indice qu'à la probabilité proprement dite de survenue de l'événement.

Les échelles de risques apparaissent souvent dans les campagnes de prévention réussies, habituellement sous forme de listes de facteurs de risques ou de comportements dangereux. Ces échelles permettent aux utilisateurs d'estimer le risque relatif correspondant à une situation donnée, et les aident à déterminer si ce niveau d'exposition leur convient.
Une caractéristique importante des échelles de risques est qu'elles traduisent des connaissances expertes ou statistiques sur le danger sous forme d'un outil simple. La personne qui utilise l'échelle de risque n'est pas chargée de la tâche fastidieuse d'analyse de données brutes. Au lieu de cela, l'utilisateur se réfère simplement à quelques indications qui le positionnent sur l'échelle. Le processus n'est pas à l'abri de l'influence de l'inconscient décrit plus haut, mais il y est moins sujet car les observations à traiter de façon consciente sont en nombre réduit.

Pour être un outil d'estimation efficace, les niveaux de l'échelle de risque doivent être très bien corrélés au niveau de danger. L'évaluation sur des larges échelles (cas des bulletins « avalanches ») est essentiellement faite par un expert. Mais pour des estimations locales (spécifiques à une personne ou un groupe et susceptibles de changer rapidement), l'évaluation du niveau de risque provient des corrélations statistiques entre les facteurs de risques et les conséquences redoutées. Heureusement, de telles informations statistiques existent pour les avalanches et ont déjà été intégrées dans diverses échelles destinées aux pratiquants (Nivotest et méthode de réduction par exemple).
Mais être seulement capable d'évaluer le risque n'est pas suffisant. L'autre clé pour une gestion individuelle du risque est l'aptitude à réduire le danger.

, Les précautions simples

L'une des composantes communes des formations destinées à éviter les grossesses non désirées et la transmission des MST est une discussion sur la contraception. Mis à part les références à la morale, dès que les étudiants comprennent quelles précautions réduisent les risques, ils font des choix plus raisonnables. Au lieu d'essayer de changer les comportements, ces programmes essayent de changer la perception des jeunes sur ce qu'ils peuvent faire pour réduire le risque, sans pour autant s'abstenir.
Traditionnellement, les formations avalanches ont fait « du bon boulot » en enseignant les techniques de réduction du risque. Les précautions telles que le port des équipements de secours, le fait de ne pas partir seul et de n'exposer qu'une seule personne à la fois font partie des recommandations standard. Mais pour être vraiment utiles en tant qu'outils de gestion du risque d’avalanche, les pratiquants doivent comprendre jusqu'à quel point ces précautions permettent de réduire le risque. Il se peut que l'on mette trop (ou trop peu) de confiance dans ces précautions.
Des investigations ont commencé pour tenter d'évaluer l'impact réel des précautions habituelles sur la réduction du risque en terrain avalancheux. Plus ces évaluations seront fiables, plus les décisions pour la gestion du risque seront sûres.

-- Conclusions

En tant que formateurs « avalanches », quelles leçons pouvons-nous tirer des nombreux échecs et des quelques succès des programmes d’éducation aux risques semblables au risque d’avalanche ?

En premier lieu, il ne semble pas raisonnable de penser que les formations traditionnelles sur les avalanches relativement courtes (2 ou 3 jours) changeront suffisamment le comportement des pratiquants pour réduire substantiellement le taux d’accidents à court terme. Nous avons vu que les changements de comportement ne résultent sans doute pas de l’acquisition de connaissances ou de compétences, ni de stratégies de décisions rationnelles. Ainsi, les stages sur les avalanches traitant de nivologie, de choix de la trace et de secours peuvent atteindre beaucoup d’objectifs, mais probablement pas celui de réduire le taux d’accidents 1.

Un objectif beaucoup plus réaliste est de modifier la perception qu’ont les stagiaires de la façon dont ils gèrent le risque. Une manière pratique d’y parvenir est de leur donner des « règles de calcul » et des mesures simple de réduction du risque. Les « règles de calcul », sous forme d’échelles quantitatives, existent déjà en Europe pour les pratiquants, et des efforts sont actuellement réalisés pour développer des outils similaires en Amérique du Nord. La force de ces outils réside dans leur capacité à permettre une estimation du risque sur place. De telles estimations ne seront pas parfaites, mais elles permettront sans doute de meilleures prises de décisions, même de la part de pratiquants déjà formés.

Un bon travail de formation des étudiants concernant les mesures de prévention est déjà réalisé. Puisque émergent davantage d’études quantifiant la réelle réduction du risque entraînée par ces mesures, ces dernières deviendront des outils plus efficaces pour la gestion du risque.
Dans les futurs stages avalanche, les formateurs auront certainement le choix entre deux voies.

>> Dans la première, les novices apprendront les concepts et les compétences qui sont scientifiquement corrects mais difficiles à utiliser. Leur prise de décision s’appuiera sur l’analyse ennuyeuse d’une grande quantité d’informations relatives au manteau neigeux, au terrain et à la météo… aboutissant à une réponse ambiguë. La plupart d’entre eux sera rapidement lassée de cette approche et basera bientôt ses choix sur des processus inconscients ou des intuitions infondées. Ils utiliseront leurs connaissances sur les avalanches plus souvent pour justifier leurs décisions que pour y aboutir. Pendant plusieurs saisons, ils se déplaceront en terrain enneigé en utilisant cette stratégie, croyant leur prise de décision solide. Quand ils seront finalement emportés, et sans doute tués, ce sera dans des conditions d’avalanche tellement évidentes qu’un novice les aurait reconnues 1.
La nivologie avancera, modifiant les informations enseignées dans les stages avalanches. Mais les circonstances des accidents demeureront les mêmes, se répétant encore et encore, années après années.

>> Dans la seconde voie, les stagiaires seront formés à estimer leur exposition au risque d’avalanche en utilisant un simple outil numérique d’aide à la décision. L’instrument sera facile à apprendre et à utiliser. Il ne prédira pas toutes les conditions d’avalanche possibles, seulement les 95 % environ qui se produisent dans des conditions évidentes. Les stagiaires apprendront également de quelle manière ils réduisent leur risque en portant un Arva, en se déplaçant un par un et en ne skiant pas seul. En utilisant ces outils, leur prise de décision en terrain avalancheux sera relativement rapide, et ils se rendront compte des pièges de l'inconscient. Lorsque des accidents surviendront, ce sera dans des conditions inhabituelles, ou lorsque des individus auront choisi en toute connaissance de cause d’accepter un haut niveau de risque. Le temps passant, ces accidents apparaîtront dans les statistiques, et de nouveaux outils d’aide à la décision émergeront. Surtout, les victimes d’accidents ne décèderont plus en vain, les leçons de leur mort seront transmises à la génération de montagnards suivante.

Cet article a présenté des arguments selon lesquels les éléments de la première voie ont été utilisés dans l’éducation traditionnelle sur les avalanches. Les éléments de la seconde voie émergent, conduits par des pratiquants désirant de meilleurs outils d’aide à la décision et par des concepteurs désirant réduire le nombre de décès en avalanche.

Comme pour l’éducation contre la drogue, l’éducation sexuelle et d’autres programmes, les intentions des deux voies sont bonnes. Mais la question demeure : en tant que formateurs, dans quelle mesure souhaitons-nous que notre formation soit efficace ?

 

 


Notes

Cet article a été présenté dans son intégralité lors du congrès nord-américain ISSW en septembre 2004 à Jackson Hole (Wyoming, États-Unis) : Sex, drugs and the white death, lessons for avalanches eductors from health and safety campaigns, Ian McCammon (National Outdoor Leadership School, Lander, WY).

1. Des lecteurs pourront être surpris par la teneur de certains propos (relatifs à l’expérience de Ian McCammon aux États-Unis). La rédaction de Neige et Avalanches tient à rappeler que les opinions émises dans la revue de l’ANENA n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’association. Cet article, parfois un peu excessif voire provocateur, n’a été publié que dans le but de présenter un point de vue particulier, de nature à susciter la réflexion sur un sujet peu débattu en France. Les colonnes de Neige et Avalanches sont naturellement ouvertes à toute personne souhaitant faire part de son point de vue sur ce sujet.

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