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-- Comment comprendre une avalanche
37 ans après - suite et fin
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ParJean-François MEFFRE.
-- Analyse postérieure du phénomène
Nous nous sommes principalement aidés d’éléments objectifs, à savoir les photographies prises les jours après la catastrophe par les services de l'Armée et le service RTM, dont la qualité, assez rare à cette époque, doit être saluée.

panorama

 

Celles de l’Armée montrent qu’en partie haute du site (au-dessus de 2 400 m), une avalanche est bien passée dans les goulets de la barre médiane sur une largeur d’environ 80 m. La zone de départ est plus difficile à identifier. La ligne de départ mentionnée par les villageois (indiquée pour mémoire en trait plein sous le Roc Noir sur la photographie 2) n'est pas visible sur les photographies, peut-être à cause de la qualité des tirages. En revanche, des cassures du manteau neigeux de plusieurs mètres d'épaisseur sont visibles dans les panneaux sous le vent d'ouest, qui dominent le Plan de la Cha ainsi que les pentes du Roc de Burel.


Photo 3 : Vue aérienne de la partie supérieure du site et des panneaux du Grand Coin et du Pichet

loupevoir la photo + grande

 

Cette même série de clichés montre des signes importants d'érosion en rive droite du Pichet à partir de la ligne de cote 1800, comme si l'avalanche avait débordé à cet endroit puis quitté le lit du torrent pour aller en direction de l'Adroit. Il y a clairement les signes du passage d'un aérosol sous la ligne de cote 1800 m.
D’autres détails sont également intéressants sur la photographie 3 : on note les traces d'un important transport de neige par le vent d'ouest (dépôts derrière les arbres). Il y a eu aussi un départ de tous les panneaux du Grand Coin (cirque à droite sur la photographie 3) et du Pichet (cirque à gauche).
On note également l'absence de trace d'impact d'aérosol sur la croupe séparant le Grand Coin du bassin du Pichet, ce qui est confirmé aujourd’hui en examinant la végétation sur place, où des épicéas d’un âge vénérable se dressent toujours.

Une autre source d’informations a été capitale : il existe des vues aériennes prises à intervalle de temps à peu près régulier par l’IGN. Nous avons donc comparé les clichés du secteur pris en 1953, 1972, et 1982. En comparant la végétation, il apparaît très clairement qu’aucun aérosol n’a pu sauter l'épaulement séparant le Plan de la Cha du ravin du Pichet car, le cas échéant, les bosquets du Plan Fouirout auraient été détruits.
Pour la partie basse du site, les photographies de l’Armée et de Lucien Anchierri (chef du service RTM de Savoie à l’époque) sont également riches d’informations. On observe nettement que les façades amont sont entièrement plâtrées jusqu'à la toiture, avec la formation de bouchons de neige sous la toiture (par exemple, l’hôtel des Glaciers a été plâtré jusqu'au troisième niveau, soit sur une hauteur d'environ 10 m, un volet détruit au deuxième niveau) ; dans le même temps, on note que les mélèzes à côté des habitations sont toujours en place, avec néanmoins plusieurs branches cassées. Les lignes électriques et les antennes de télévision sont toujours également en place. Quelques mélèzes en rive gauche de l'Arc, sur les berges, ont été renversés.
On observe également un cône de dépôt extrêmement large, avec plusieurs vagues, et allant jusqu'à l'Arc en coupant la route nationale sur environ 280 m. Le dépôt est souillé de débris végétaux (troncs broyés). Au niveau de la route nationale, le dépôt fait environ 1 à 2 m d'épaisseur. Les bâtiments ont été éventrés, mais ne se sont pas effondrés. Par exemple, on a observé une destruction de l'aile orientale de l'hôtel le « Grand Signal » (voir photographie 1) et l'invasion de tout le premier niveau par un mélange de neige et de débris, qui est passé par les ouvertures ; cela indique clairement un flux continu (sur quelques dizaines de seconde) de neige, pas trop puissant (de l'ordre de 10–15 kPa), suffisant pour casser un mur maçonné, mais pas toute la façade amont, et s'infiltrant jusqu'à remplir tout l'espace du premier niveau. Il y a une gradation rapide des dégâts entre les maisons les plus à l'amont. Certaines d'entre elles souffrent de dégâts mineurs (tôles arrachées), alors que d'autres, à quelques mètres de là, sont en partie détruites, ce qui peut s'expliquer par les différences de construction (technique du bâti, orientation du bâtiment et résistance offerte à l'avalanche) et, vraisemblablement, par le fait que l'avalanche « en fin de vie » devait se présenter sous formes de bouffées de densité larges de quelques mètres.

-- Synthèse de la reconstitution
  La description de l'avalanche du 24 février 1970 comme un aérosol parti sous le Grand Roc Noir nous semble, avec les données à notre disposition, peu vraisemblable, notamment :

• aucune trace du passage d'un aérosol n'est visible au-dessus du Plan de la Cha ou au niveau du bassin du Pichet ou du Grand Coin ;
• les traces de l'aérosol sont visibles au-dessous de 1 800 m environ ;
• le gros du flux a suivi le lit du torrent du Pichet.
   
  Nous reportons sur la carte 1, l'emprise de l'avalanche en aérosol dans la forêt (établie d'après la comparaison entre les photographies aériennes) ainsi que la limite du dépôt dense telle qu'on peut l'établir d'après les photographies du RTM et de l'Armée. Le dessin du report est dans l'ensemble peu différent de celui reporté par la carte de localisation des phénomènes d’avalanches (CLPA). S’il y a peu de différences sur l’emprise en fond de vallée, l’interprétation que nous faisons du phénomène diffère de ce qui a été communément accepté à l’époque et qui a servi de base au zonage de risque et à la construction de dispositifs paravalanches (les tournes RTM du Plan de la Cha, la digue du village VVF).
Pour le zonage de risque, c’est non seulement l’emprise maximale de l’avalanche, mais également le type de phénomène et ses caractéristiques (vitesse, hauteur, etc.), qui importent dans les prescriptions architecturales des zones bleues. D’où l’importance de bien comprendre ce qui s’est passé…
Notons par ailleurs que nous n’avons dit mot ici des aspects complémentaires de l’analyse historique que sont l’approche dite experte et l’approche par simulation numérique. Ces deux approches confirment le caractère peu vraisemblable d’un aérosol parti sous le Grand Roc Noir et franchissant la cuvette du Plan de la Cha avant de s’abattre sur l’Adroit. Elles supportent en revanche l’idée d’une purge (éventuellement provoquée par une avalanche dans la combe de Pisselerand) des deux cirques du Pichet et du Grand Coin, la formation d’un aérosol assez bas dans le versant, et la destruction des bâtiments par la phase dense de l’avalanche.

 

carte

(loupevoir la carte + grande)

-- Conclusion

 

Analyser une avalanche exceptionnelle juste après sa survenance est déjà en soi quelque chose de très difficile car il faut reconstituer l'événement à partir des effets de l'avalanche (dépôt visible, dommages, etc.). Ainsi, dans le cas de l'avalanche de Montroc dans la vallée de Chamonix (9 février 1999, 12 morts), nous disposions de tous les éléments possibles, mais il a fallu attendre la fin de l'hiver pour se rendre compte que l'avalanche était allée encore bien plus loin que ce que nous avions établi le lendemain de la catastrophe. C’est la fonte des neiges qui a montré que les dépôts d’avalanche s’étaient formés quelques dizaines de mètres plus loin !
À fortiori, analyser une avalanche exceptionnelle des années après qu’elle s’est produite est une gageure. Dans le cas présent, l’analyse des éléments objectifs (photographies aériennes et clichés divers) nous raconte une histoire toute différente de ce que les témoins ont rapporté.
L’exemple illustre donc encore une fois que l’analyse critique des témoignages historiques n’est pas une vaine entreprise même lorsqu’ils semblent plausibles ; il n’est pas inutile de rappeler ce message quand on sait que la collecte de témoignages reste la première source d’informations dans l’élaboration des plans de zonage en France. L’exemple montre aussi l’importance des éléments objectifs (photographie, carte levée après la catastrophe) dans l’analyse immédiate ou postérieure d’une catastrophe.

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