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-- Mourir et survivre dans une avalanche
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par Volodia Shahshahani
Article paru dans la revue de l'ANENA "Neige et Avalanches" N° 109 - mars 2005

Dino, vieux rider à Chamonix
Il y a un monstre qui vit sous mon lit,
chuchotant à mon oreille.
Et il y a un ange, avec sa main posée sur mon front.
Il dit que je n’ai rien à craindre.
Et profondément dans mon âme,
il y a une obscurité.
J’ai toujours un but à accomplir …

Santana

Le 20 décembre 2004, alors que je skiais seul, j’ai été emporté par une avalanche.
J’ai glissé sur deux cents mètres à une vitesse incroyable, passant sur de nombreux rochers, jusqu’à un lac gelé sur la rive duquel j’ai été recouvert par une seconde avalanche. Pendant plus de trente minutes, j’ai été piégé sous deux mètres de neige sans poche d’air. Il m’était impossible de bouger. Après plusieurs minutes, j’ai commencé à hyperventiler, puis, quelques instants plus tard, je suis tombé inconscient, prêt à mourir.

Toutes les statistiques indiquent que je devrais être mort. Pourtant je ne suis pas un fantôme, et ce n’est pas un mort qui vous écrit ces mots … Je suis vivant !
Je crois qu’il existe en même temps des vérités contradictoires.
Je crois qu’il y a plusieurs vérités… une infinité de vérités… dans cet univers.
Et dans toutes ces contradictions de notre existence, nous découvrons le magnifique, mais douloureux, mystère de la vie et de la mort.

Je suis vivant pour des raisons étranges et difficiles à expliquer. La meilleure explication est que la neige, qui peut nous tuer, peut également nous sauver. Et je ressens une immense tristesse lorsque je pense à tous mes amis proches (et à beaucoup d’autres inconnus) impliqués dans des accidents de montagne auxquels ils auraient pu facilement survivre. Alors, aujourd’hui, je dédie mes virages à toutes les âmes libres qui sont mortes trop jeunes et qui ne peuvent plus être avec nous sur cette terre pour skier et danser dans la montagne : Siri, Bernie, Philippe, Peter, Edouard… et tellement, tellement d’autres encore.
Chacun a sa façon de voir le monde et il y a alors un nombre infini d’interprétations pour chaque situation. Certains diront que je suis fou de skier seul en haute-montagne, d’autres que je vis la vie à fond. Certains diront que je suis suicidaire, d’autres que je suis courageux. Certains diront que je suis très malchanceux, d’autres que j’ai toutes les chances du monde. Certains diront que c’est le destin qui m’a fait frôler la mort, d’autres que c’est simplement une question de chance. Certains diront qu’être sous une avalanche est un mauvais sort, d’autres que c’est un cadeau.
Il y a autant de points de vue qu’il y a de gens. Mais il y a des choses qui viennent du cœur et qui sont indéniablement vraies, au-delà de tout jugement. Pour moi, la vérité de mon cœur est que j’aime la vie, j’aime les montagnes, j’aime la neige et j’aime skier.

" … je suis simplement animé d’un désir irrépressible : je ne sais pas comment dire, c’est comme une flamme qui te brûle, quelque chose te pousse à l’intérieur, il n’y a pas forcément d’explication… " Jérôme Thinieres, alpiniste français, dans une interview la veille de sa mort dans un accident en montagne.

 

Ma passion, mon désir de glisse, de neige et de montagnes sont une partie de moi, tout naturellement. Des premières randonnées à ski au début de l’automne aux derniers virages en pente raide à la fin du printemps ou au tout début de l’été, le ski est une partie de ma vie de tous les jours. Certaines années, je vais skier tous les mois de l’année, poursuivant la neige dans les parties les plus reculées de la planète. Le ski est dans mon âme.
Je pourrais vous citer des statistiques, des graphiques et l’interprétation des experts sur les causes de mon accident d’avalanche. Je pourrais vous décrire avec force détail la neige et les conditions météo ayant conduit au moment où la plaque de trente centimètres s’est déclenchée au-dessus de moi. Je pourrais vous dessiner des diagrammes expliquant exactement comment et où j’ai fait mes virages pour tester la pente. Je pourrais vous décrire chaque mètre carré du couloir et toutes ses caractéristiques topographiques.
Je pourrais vous rapporter des anecdotes d’amis qui ont été tués ou blessés par une avalanche, quelques fois juste à côté d’où j’ai été enseveli.

Mais peu importe ce que je pourrais vous dire, ça ne sera qu’une petite part de la réponse à ce qu’il s’est réellement passé. Il y a certaines choses que nous ne connaîtrons jamais. Alors pourquoi est-ce que je m’ennuie à écrire ces mots, pour partager mes pensées ? Puis-je vous aider à éviter un accident similaire ? Difficile à dire. Est-ce que mon expérience pourra vous être utile ? Je l’espère.

J’ai ressenti quelque chose d’étrange juste avant d’entamer ma descente, ce 20 décembre ensoleillé et clair. J’ai eu le léger, mais réel, sentiment que quelque chose n’allait pas. Mais comme beaucoup d’autres fois, j’ai identifié ce trouble comme venant de quelque part dans mon esprit, et non pas de la réalité qui me faisait face. Alors, avec toute la clairvoyance dont j’étais capable, je suis entré dans le couloir, et je suis entré dans l’instant. C’était mon instant, et uniquement le mien. C’était mon choix. C’était une partie de mon chemin.
Je crois qu’un élément important permettant d’être vraiment heureux est de toujours continuer à apprendre. Et la neige nous offre des chances illimitées d’apprendre, du fait de sa nature changeante. La meilleure manière d’étudier et d’apprendre la neige est d’être dedans et de la sentir. Et en sortant en montagne, à chaque fois qu’on le peut, pour ressentir la neige, nous pouvons montrer notre respect aux cristaux magiques qui tombent du ciel.

" Il n’y a pas de substitut pour ressentir intimement et personnellement un manteau neigeux instable. Pratiquement, aucun livre, aucune vidéo, aucune conférence ou aucun cours ne peut instiller l’instinct crucial des avalanches – cette indescriptible intuition – qui vient lorsque l’on marche sur de la neige et que l’on sent sa déchirure sous ses carres ….

Oui, la plupart des avalanches surviennent les jours de danger très fort ou fort d’avalanche (4,5), mais la plupart des accidents d’avalanche ont lieu les jours de danger marqué (3), lorsque la stabilité du manteau neigeux est plus dure à prévoir. "
Andrew Mclean, skieur de pente raide et nivologue professionnel américain, Couloir Magazine (USA) décembre 2004.

Dans son excellent ouvrage " Survivre en terrain avalancheux " (p. 17), Bruce Tremper donne le modèle théorique très efficace suivant : si vous prenez la bonne décision dans 99,99 % des cas en terrain avalancheux, alors votre espérance de vie pourra être de 100 ans. Si vous prenez la bonne décision dans 99,9 % des cas, alors votre espérance de vie descend à 10 ans. Si vous n’avez raison que dans 99 % des cas, alors vous ne pourrez espérer vivre seulement qu’une année !

Oui, il est important d’apprendre autant que nous le pouvons, afin d’être méthodique et efficace. Mais si nous sommes trop occupés à prendre un maximum de précautions à être parfait, alors nous devenons aveugle à la beauté de l’imperfection. Aucun flocon de neige n’est le même, la perfection change constamment. Toute chose et toute personne, comme un flocon, naît, vit puis meurt. Si nous sommes trop concentrés sur la permanence et la perfection, nous pouvons devenir sourd aux secrets changeant et imparfaits que les montagnes nous chuchotent.

Oui, nous pouvons faire de notre mieux pour apprendre autant que possible sur la neige. Mais à un certain point, nous devons laisser de côté tout ce que nous savons, et simplement accepter la beauté et la magie du monde enneigé dans lequel nous vivons. Et je ne peux penser à aucune autre manière d’explorer l’infini mystère de la neige qu’à ski ou à snowboard, glissant et dansant sur les montagnes.

Patrick Berhault, le grand alpiniste, a dit, dans une interview, qu’il y a deux types d’accidents : le premier survient lorsque les compétences d’une personne sont supérieures à son expérience – c’est typiquement l’accident d’une personne jeune. Le second type d’accident, disait Patrick, survient par delà la qualité des compétences de la personne ou la longueur de son expérience. Ce type d’accident peut arriver même au meilleur expert, lorsque les circonstances sont réunies. Quand ce type d’accident se produit, il n’y a pas de vraie réponse.

Si, un jour, vous êtes dans une situation hors contrôle, si vous êtes pris dans une vague d’énergie qui vous surpasse, alors évacuez votre peur et demeurez calme. Quelle que soit la situation dans laquelle vous êtes, gardez toujours l’espoir. Même enseveli sous une avalanche, vous avez une chance de vivre. VOUS POUVEZ SURVIVRE !!!

 
 

Le point de vue de l' expert

François Sivardière - Directeur de l'ANENA

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