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-- Rester vigilant à haute altitude
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parYannick Excoffon
Article paru dans la revue de l'ANENA "Neige et Avalanches" N° 105 - mars 2004
C'est la fin de la saison 2002, la douceur nous habitue depuis deux mois à évoluer sur des neiges parfaitement transformées en moyenne montagne. Les dangers de l’hiver nous paraissent bien loin désormais et la confiance règne au vu du dénivelé accumulé sans aucun incident.
Pour savourer la fin de saison, direction les " 4000 " suisses et l’immense confluent glaciaire de Konkordia Platz.
 
 

Le premier jour, comme les suivants, amène une matinée bien ensoleillée et un après-midi pluvio-orageux sans précipitation significative (< 1 cm à 3500 m). La masse d’air, chaude pour la saison, et le ciel couvert dans la nuit, limitent fortement le regel jusque vers
3500 m. On enchaîne ainsi quatre journées avec des montées sur une neige pourrie ou croûtée plus ou moins portante, puis assez dure nous faisant sortir les couteaux. Descente vers 11 h sur une neige de printemps bien revenue, et immanquablement les skis s’enfoncent de plus en plus dans une grosse soupe.
Le cinquième jour, nous nous dirigeons vers le Grünegghorn, sommet classique à 3860 m. Le regel est correct et la neige porte sur Konkordia (2800 m). Nous élevant ensuite en face Est, la neige dure oblige à sortir les couteaux. La trace est bien marquée. Un passage raide sous le col oblige JD à déchausser et il enfonce jusqu’au genou, traversant la croûte de regel trop faible pour supporter un piéton.
C’est une première indication qui n’éveille que notre curiosité : la neige n’est pas totalement transformée à 3500 m. Après le col, on se retrouve sur une pente Sud peu raide où la neige est très dure. Les nombreux randonneurs de la semaine n’y ont pas laissé de traces. On se dit encore une fois que l’hiver est loin et que le manteau est transformé en profondeur.
On parcourt ensuite à pied la magnifique arête Sud du Grünegghorn, à l’arrière plan sur la photo 2 . La descente classique emprunte le col Nord, mais c’est la face Est qui nous attire (à droite sur la photo 2) avec une belle pente régulière à 40-45°, qui commence juste à " revenir ".
Les différences de conditions entre faces Est et Ouest sont assez surprenantes, c’est le deuxième indice que nous négligeons. La face Ouest dans laquelle nous traçons (à gauche sur la photo 2 ) est encore froide (neige croûtée sur quelques centimètres avec une neige bien froide en grains dessous) mais la face Est semble complètement transformée (neige bien dure où les skis ont du mal à accrocher, cf photo 1). Les derniers mètres sous le sommet, coté Est, laissent déjà apparaître des cailloux, chose qui nous rassure puisque cela nous paraît un signe de fonte incontestable.

JD attaque rive droite et s’arrête 30 mètres sous moi pour faire les photos. À son signal, j’enchaîne pleine pente trois virages fabuleux car, sur quelques millimètres, la neige est décaillée et mes carres n’accrochent pas si mal.
Si JD entend tout de suite le bruit sourd de la plaque qui casse, je suis tellement concentré sur mes virages que c’est la plaque qui m’emmène et me déséquilibre qui me fait comprendre. J’ai soudain des semelles de plomb sur un tapis roulant. Le temps de me dire que je ne veux pas mourir ici et les réflexes prennent le relais. Se battre pour ne pas rouler, freiner avec les skis et les mains sur la couche dure en dessous, et laisser passer la plaque en faisant comme si on voulait s’ancrer au plus profond de la couche du dessous. Sur la photo 3 , on voit le chemin parcouru en une dizaine de secondes. Une centaine de mètres environ, pour une plaque d’à peu près 60 m de large, d’une épaisseur de 20 cm sur une pente à 40/45 degrés. Si le risque d’ensevelissement est faible, ce sont les barres rocheuses du dessous qui ont fait le danger (60 m de haut) ainsi que la rimaye au bas de la face.
J’appelle tout de suite JD pour m’assurer qu’il est sain et sauf. Il est à peu près au même niveau que moi mais complètement dépouillé. Son sac posé ouvert pour faire la photo, ses skis sans lanières, ses gants et ses bâtons ont été emportés, ainsi que son arva resté au fond du sac depuis ce matin…
Le temps de rassembler nos esprits et nos affaires et ce sont plusieurs coulées de fonte qui se déclenchent sur d’autres faces. Même la pente sur laquelle nous sommes encore accrochés, bien que purgée, nous semble soudain très préoccupante. La couche sur laquelle reposait la plaque est molle et nous enfonçons jusqu’aux genoux. Seul le bas de la pente, laminé par la coulée nous rassure.

 

Mon analyse

Vraisemblablement, le scénario est le suivant : les dernières semaines un temps bien ensoleillé et chaud tasse la couche de neige ancienne (teintée de sable du Sahara) qui s’humidifie en profondeur. Les jours qui précèdent notre séjour, un front froid associé à un vent d’ouest amène à haute altitude une quarantaine de centimètres de neige fraîche (couche bien blanche qui redonne un aspect hivernal). Sur la photo 1 , une corniche indique que la face Est était sous le vent dominant, et donc accumulée. La cohésion avec la sous-couche humide est mauvaise (fine croûte de glace probable lors du refroidissement). Le cycle dégel-regel n’agit qu’en surface, et la douceur ambiante ne permet pas à la croûte d’assurer une cohésion suffisante même le matin et par faible surcharge.

Ce que nous avons appris

Si les enseignements à tirer sont évidents pour un randonneur averti, ce qui est instructif, c’est de savoir pourquoi on se permet des libertés sur le terrain.
Nous avions fait plusieurs jours de suite des pentes semblables (même altitude, même orientation) et on a étendu cette " connaissance " à l’ensemble du massif. La douceur à 3000 m depuis une semaine nous confortait dans l’idée que le manteau était bien transformé et stabilisé, mais au-dessus de 3500 m, les nuits restaient froides et le soleil ne vieillissait que la surface. Le nombre de randonneurs et l’ensemble des classiques du secteur (dont ne fait pas partie notre face) ayant été parcourues toute la semaine sans incident, confirmaient les bonnes conditions observées.
  Quelques règles de base qui auraient pu mettre la puce à l’oreille

Ne pas descendre une pente que l’on a pas remontée. Mais est-ce toujours possible (raid, traversée) ? Ici, en montant à pied, on aurait tout de suite vu que les 100 derniers mètres étaient pourris.

Planter le bâton pour sonder le manteau et connaître sa structure.

Se méfier d’une pente au-dessus de laquelle surplombe une corniche (photo 1). Ici on l’a bien vue mais si on ne voulait pas descendre juste à l’aplomb c’était plus par peur qu’elle casse que pour le risque de plaque (désamorcé selon nous).

Garder à l’esprit qu’à haute altitude la transformation du manteau neigeux est très lente et que, même fin mai, ce sont des conditions hivernales. Ne pas transposer ses connaissances nivologiques de moyenne montagne à la haute montagne, ce sont deux milieux différents.

Se renseigner sur les derniers épisodes neigeux quand on skie dans un massif inconnu.

Toujours brancher l’arva… et le garder sur soi.
  Le point de vue d'un expert
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