Association Nationale pour l’Étude de la Neige et des Avalanches

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Avalanche à la Grande Lance de Domène

Le 31 mars 2007, nous sommes quatre à partir pour l'ascension du couloir « la Diagonale » à la Grande Lance de Domène, dans le massif de Belledonne, près de Grenoble. Il s'agit d'une brève course mixte (difficultés sur 300/400 m, 50°, AD+) que nous avons choisie trois jours auparavant en ce début de printemps. Lorsque nous nous retrouvons au départ de Lyon au petit matin, nous savons tous qu'il est tombé 15 cm de neige pendant la nuit précédente alors que le vent soufflait sur les crêtes : le bulletin neige et météo est on ne peut plus clair sur ce point et le risque d'avalanche, de niveau 3, est nettement identifié sur les versants de Belledonne que nous nous proposons de parcourir. 

temoignage 126 carte ign - anena

Pourtant, nous prenons collectivement la décision de partir, nullement refroidis à notre arrivée dans le massif par le léger vent qui souffle encore, ni par l'élégant manteau neigeux qui recouvre à peu près tout sous un ciel qui s'annonce, comme prévu, d'une grande pureté.
Première petite contrariété toutefois, l'état de la route et les piètres qualités d'adhérence de notre véhicule ne nous permettent pas d'accéder au parking qui constitue le point de départ de l'approche, et nous sommes contraints de stationner plus bas que prévu. Ceci rallonge d'autant une approche, qui va par ailleurs se trouver compliquée, et donc un peu ralentie, par les problèmes de raquettes que rencontre l'un de nous, après un démarrage plein d'entrain. 

De fait, après deux heures et demie de progression dans une poudreuse tout de même un peu tassée par les nombreux randonneurs à ski présents dans le secteur, la mi-journée n'est pas loin lorsque nous atteignons le pied de « la Diagonale » pour chausser les crampons et sortir les piolets. La face est exposée nord-ouest et le soleil, à cette heure, ne se montre encore pas dans notre itinéraire. Mais il faut tout de même s'équiper rapidement. Nous ne prenons guère le temps de nous concerter une dernière fois avant l'attaque, tout comme nous n'avons pas pris la peine de communiquer lors de l'approche, sur les conditions que nous observions, principalement en raison de l'étirement de notre groupe.

Nous privilégions donc l'efficacité pour entrer au plus vite dans le couloir. 

Du fait de l'enneigement, notre progression dans les difficultés est étonnamment aisée et nous avons peine, en dehors du passage relativement rapide de deux courts ressauts glaciaires, à retrouver sur place le niveau annoncé par le topo. Nous avons démarré la voie sans nous encorder et, très vite, nous décidons de poursuivre ainsi, vu les bonnes conditions de neige et la rareté des points de protection. De temps à autre, quelques rafales de vent chargées de fine poudreuse balaient la face sans ralentir notre allure ni atteindre notre enthousiasme, même si notre groupe s'est de nouveau distendu : le plus rapide et expérimenté d'entre nous a très vite fait une échappée, favorisée par les conditions d'enneigement.


Nous sommes engagés dans le couloir depuis plus d'une heure lorsque, avec une avance de plusieurs dizaines de mètres sur le reste de la cordée, le premier sort pour atteindre l'arête. C'est à ce moment qu'une plaque se déclenche tout près de lui. Le grimpeur suivant immédiatement est emporté en surface par la plaque qui a commencé à faire mouvement et qui s'engouffre alors dans le couloir.

Tout se passe extrêmement vite. Prenant de la vitesse, l'avalanche n'est pourtant pas tout de suite visible pour les deux grimpeurs qui viennent ensuite, du fait d'un coude que fait le couloir. Le premier a crié au départ de la plaque, ce qui permet au troisième de pouvoir s'écarter à temps, chance que n'aura pas le quatrième, surpris dans un étranglement et emporté à son tour par la coulée maintenant à pleine puissance. La longue chute des deux grimpeurs s'achève au pied du couloir, avec un bilan plutôt heureux si l'on tient compte de l'ampleur de celle-ci : des blessures thoraciques et pulmonaires sévères pour l'un, qui a rencontré rochers et ressauts au cours de la descente, mais qui a été sauvé par son casque et en partie par son sac à dos ; des plaies superficielles pour l'autre, mais une perte de connaissance et de sérieux chocs cervicaux qui auront des conséquences durant plusieurs mois.


Avec un certain sang-froid mais pas très prudemment, le troisième grimpeur redescend très vite le couloir de peur de retrouver ses compagnons ensevelis. Il porte secours aux deux blessés qui, heureusement, n'ont pas été ensevelis. Il les réconforte et les fait glisser pour les éloigner de l'axe du couloir afin d'éviter un sur-accident. Il alerte ensuite les secours, qu'un témoin de l'accident équipé de jumelles avait également prévenus depuis le village. Ceux-ci arrivent sur les lieux moins de trente minutes après avoir été appelés. Ils dirigent rapidement les blessés sur le centre hospitalier de Grenoble puis récupèrent le premier de cordée resté au sommet du couloir de la Grande Lance.

accident avalanche grande lance de domène - anena


Longtemps après cette dure journée, nous nous demanderons comment nous avons pu nous engager en toute connaissance de cause dans cet itinéraire, décrit comme très favorable aux plaques à vent dans sa partie sommitale, vu les conditions du moment. Comment, décidant de partir, n'avons nous pas su régler rapidement cette question de l'abord de l'arête, en envisageant seulement de traverser prudemment avec un assurage, puis en négligeant d'aborder à nouveau ensemble ce détail au cours de l'approche ou de l'ascension ? Comment avons nous pu laisser se rompre nos possibilités de dialogue au cours de l'effort, emportés par la facilité de la progression et négliger ainsi d'adopter une stratégie commune face à un danger bien identifié ?

Nous sommes, bien entendu tombés comme nombre de cordées, dans un ou plusieurs des « pièges heuristiques » que décrit bien Ian MacCammon, caractéristiques des prises de décision en groupe face à un risque d'avalanche ; ceci alors même que plusieurs d'entre nous étaient formés correctement sur le plan nivologique et/ou avaient relu peu de temps auparavant l'article en question... Même si nos réactions au moment du départ de la plaque et dans les suites immédiates de l'accident ont été plutôt bonnes et adaptées, force est de constater que l'enseignement de cette journée, caractéristique parmi tant d'autres qui finissent mal, elles aussi, n'aura été tiré que trop tardivement, alors que les données étaient dès le départ entre nos mains.

Commentaire d'un nivologue

Il faut tout d'abord souligner la qualité du récit, ainsi que la lucidité montrée suite à cet accident de montagne : les auteurs ne se défaussent à aucun instant.
On peut ensuite effectuer quelques rappels sur la topographie de la partie raide sommitale de la course parcourue, dans laquelle s'est produit l'accident : l'itinéraire constitue une diagonale exposée nord-ouest entre 2 350 et 2 700 m d'altitude, inclinée à 50° environ, avec des ressauts et surplombant des barres. La sortie est plus large et moins raide, 40 à 45°.

Revenons maintenant, rubrique par rubrique, sur les informations (en italiques) contenues dans le BRA (Bulletin d'estimation du Risque d'Avalanche) de l'Isère pour le samedi 31 mars (rédigé la veille) :

  • Estimation des risques  : sur Belledonne, risque marqué niveau 3.

L'accent était déjà mis sur un risque d'avalanche marqué dans le massif choisi pour la sortie.

  • Aperçu météo  : quelques averses de neige vendredi soir (10/15 cm sur les sommets). - Isotherme 0°C à 1 300 m le matin, 1 700 m l'après-midi. - Vent à 3 000 m de sud 20 km/h le matin, puis sud-est 40 km/h l'après-midi.

Au moment de la course, de la neige fraîche sera donc tombée il y a moins de 12 heures. Le vent faible du matin puis modéré de l'après-midi pourra la transporter facilement, car elle est tombée froide (isotherme 0°C à 1300 m) et avec peu de vent, dans un versant nord-ouest qui reste à l'ombre toute la matinée.

  • Conditions d'enneigement : correct pour la saison sur les sommets des Préalpes et Belledonne.

Il est donc bon, car nous sommes dans les derniers jours de mars, et c'est souvent à cette période que les sommets de Belledonne sont le plus chargés de neige de tout l'hiver. Le couloir à gravir est donc bien rempli, ce qui facilite la progression des alpinistes.

  • Stabilité du manteau neigeux : en titre (...) EN ALTITUDE ON SE MÉFIERA DE PETITES PLAQUES AU NORD, NOTAMMENT DANS BELLEDONNE...

Dans cette rubrique détaillée, les quantités de neige fraîche probables sont affinées : 10/15 cm en général, voire 20 cm sur Belledonne et Taillefer.
Ceci explique déjà en partie un risque d'avalanche prévu plus élevé sur le massif de Belledonne.


Il est ensuite précisé : (...) Mais dans les faces nord, notamment au-dessus de 2 000 m , le risque accidentel sera plus préoccupant (...). Le nivologue suspecte ainsi la présence de sous-couches fragiles car : (...) la vieille poudreuse a perdu de la cohésion (...) Ainsi, des petites plaques fragiles (parfois friables, d'apparence poudreuse) vont probablement se former par vent de sud-ouest vendredi soir, puis de sud-est samedi après-midi. Un départ accidentel sera possible au passage d'un seul skieur (...). Méfiance, surtout à l'approche des crêtes et sommets et au-dessus des passages exposés.

Le BRA précise ensuite : Le risque sera probablement plus sensible sur le massif de Belledonne, car il est plus exposé à la petite perturbation et a conservé des pentes anciennement chargées en poudreuse.


On peut dire, sans forfanterie, que le risque du jour était bien décrit par le BRA. Il nous arrive en effet parfois (nous, les nivologues rédacteurs de bulletins avalanches) de passer à côté de certaines situations nivologiques problématiques.
Quant au lieu exact où la plaque a été déclenchée, des caractéristiques topographiques et nivologiques défavorables étaient réunies en cette journée du 31 mars : une pente sommitale ventée, assez vaste (reprise d'une quantité importante de neige possible), pente raide mais non extrême (entre 40 et 45°) pouvant avoir gardé d'importantes quantités de neige.

Même si le cœur du manteau neigeux était bien stabilisé, en surface, les conditions étaient en revanche localement propices aux déclenchements. En effet, dans les faces nord, la neige fraîche s'était déposée sur une fine couche de vieille poudreuse (de type faces planes).
La plaque déclenchée était vraisemblablement en cours de formation : le vent était prévu se renforcer un peu l'après-midi, et le narrateur a pour sa part noté que « quelques rafales de vent chargées de fine poudreuse balaient la face ».
On peut, par ailleurs, faire la remarque qu'avec un vent plus fort, le risque accidentel aurait été plus localisé, et situé plus en contrebas des crêtes. Dans ce cas, des signes annonçant la présence de plaques auraient probablement mieux alerté nos quatre alpinistes : neige en surface travaillée par le vent, « whoumfs » entendus lors de la progression dans les pentes plus modérées d'accès à la face, etc. Sans parler des fortes rafales de vent qui, en général, tempèrent l'enthousiasme et favorisent interrogations et discussions au sein du groupe...

Conclusion

 
Il est important d'être particulièrement attentif aux plaques en cours de formation : ce sont généralement celles qui sont les plus faciles à déclencher.
Si le bulletin avalanche contient une mise en garde, il faut vérifier sur le terrain sa réalité. Dans le cas étudié, la couche fragile annoncée sous la petite chute de neige était-elle bien là ? En particulier dans la pente du couloir ? Pour cela, on pouvait réaliser au pied de l'attaque, pente de même exposition que la face sommitale, une petite coupe dans la neige et quelques tests de stabilité avec la pelle, ce qui n'aurait demandé que quelques minutes.
On observe également qu'en matière de plaques friables, plus difficiles à détecter car d'apparence poudreuse, les situations les plus propices sont celles au cours desquelles le vent souffle plutôt modérément (vitesse moyenne comprise entre 30 et 50 km/h).
Au contraire, un vent violent arrache une grande partie de la neige poudreuse. Il localise les plaques, qui se forment parfois très loin des crêtes et se révèlent plus volumineuses.


Vincent TATU
Météo-France/Centre Départemental de la Météorologie de l'Isère

Gestion de cordée et risque d’avalanche (en alpinisme hivernal)

 Comme cela est souligné dans le commentaire du nivologue, les narrateurs témoignent d’une bonne capacité d’analyse des conditions et de leur comportement ; ils évoquent notamment des pièges « heuristiques » qui ont guidé le déroulement de cette journée. Sans revenir sur l’ensemble de ceux-ci, nous insisterons sur celui qui semble le plus anodin. Une contrariété de parking puis de matériel, sans pour autant grever beaucoup le temps d’approche, place inconsciemment le groupe dans un mode de gestion non concertée de la sortie : on évite les discussions «inutiles», sources de perte de temps. Ainsi, face à un relatif retard par rapport à leur projet initial, les actions vont s’enchaîner sans qu’aucun des alpinistes n’évoque une stratégie au départ de la voie. Ceci est certainement renforcé par l’absence de leader. Profitons de ce témoignage pour évoquer des stratégies de progression sur le terrain face au risque d’avalanche propre à l’alpinisme, et sa notion de cordée. Les propos avancés ci-dessous seront développés dans une revue à venir, l’Anena ayant constaté ces derniers temps un besoin d’information spécifique en direction des alpinistes évoluant l’hiver en haute ou moyenne montagne (goulottes, arêtes, cascades de glace…) Dans ce récit, nous notons que le groupe avait imaginé sortir de l’itinéraire (pente de neige rejoignant l’arête) « en traversant prudemment avec un assurage » ; finalement, ils se sont engagés non encordés et ont maintenu ce choix jusqu’en haut. La sécurité lors d’une progression dans des goulottes (couloirs étroits et raides) doit passer par une prise en compte précise de la raideur. On admet couramment que le risque d’avalanche est limité au-delà de 50 à 55° (dans cette raideur les départs spontanés s’observent lors des précipitations), avec de plus un relatif confort de progression car on enfonce peu (effet de tassement de la neige en place dû aux petits écoulements fréquents de neige). Du point de vue de l’assurage de la progression, celle-ci est facile à effectuer dès que de la glace ou du rocher apparaissent. De plus, l’augmentation de la raideur incite les grimpeurs à progresser par longueurs1 (en posant des relais solides), ce qui limite l’impact d’une coulée à une chute du leader, qui sera a priori enrayée par les points fixes d’assurage. La sécurité dépend dans ce cas beaucoup de la technique des grimpeurs (en particulier dans la pose des points d’assurage), mais la gestion de la cordée est relativement simple. Lorsque la raideur de l’itinéraire est moindre, en deçà de 50°, les itinéraires d’alpinisme hivernal présentent fréquemment des pentes propices aux départs d’avalanche. La progression peut en outre se révéler laborieuse, du fait de la mauvaise portance de la neige.

Dans ce contexte (fréquent dans des voies jusqu’au niveau Difficile), la gestion de la cordée est souvent complexe, car les alpinistes devront régulièrement adapter leur mode de progression. Ainsi, il est classique (en supposant une aisance technique suffisante de tous) de progresser décordé, et le niveau de sécurité s’apparente à celui du ski de pente raide (jusqu’au niveau Difficile en course de neige, les alpinistes, pour gagner du temps, progressent souvent « corde tendue », ne respectant pas alors le principe d’un point d’assurage permanent entre eux...). Du moment que les alpinistes s’encordent, le niveau de sécurité face au risque de déclenchement d’une avalanche s’avère en revanche meilleur, mais uniquement si la distance d’encordement permet en permanence d’avoir un point d’ancrage solide (piton, sangle, coinceur, etc.) entre les grimpeurs. La configuration du terrain ne le permet toutefois pas toujours, ce qui est la cas dans la sortie de l’itinéraire de la Diagonale à la Grande Lance de Domène, qui présente de longues pentes à 40-45° sans rochers ni glace pour poser des protections. Par conséquent, et pour conclure, nous pensons qu’encordés ou pas, nos alpinistes ne pouvaient pas vraiment prétendre sortir en sécurité de cet itinéraire ce jour-là.

Sébastien Escande

Guide de haute-montagne

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