Association Nationale pour l’Étude de la Neige et des Avalanches

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Avalanche à Flaine

Week-end des 27/28 novembre 2010

Fin novembre 2010, il neige partout en France. Des flocons tombent sur Lyon et il y a une énorme couche de neige en Haute-Savoie. Les stations sont encore fermées et les systèmes d'information neige (du moins les plus usuels) ne sont pas encore disponibles.
La neige s'épaissit sur la route, au fur et à mesure du trajet, en prenant la direction des Carroz puis, encore plus en prenant celle de Flaine. On est d'ailleurs bien tranquille au niveau de la fréquentation à Flaine.

Constat de la première journée : pour monter, il faut faire des tranchées, avec de la neige jusqu'aux hanches. C'est énorme ! Pour la descente, c'est le bonheur, à condition de se trouver dans des pentes d'au moins 35 degrés, sinon ça brasse et on n'avance pas vraiment.

Deuxième journée : le temps est dégagé, la neige toujours vierge mais d'autres skieurs sont présents cette fois. On monte parallèlement à la télécabine. Pour la descente, rien n'est tracé. Nous sommes quatre. 

Le premier binôme (William et Gaëlle) décide de rester dans le vallon principal, l'autre binôme (Thibaut et moi), dont je fais partie, part tenter les contre-pentes très alléchantes.

La première descente est géniale, mais nous captons un premier avertissement : une accumulation suspecte. On y va, chacun à notre tour, sans vraiment la contourner, mais ça passe. Ensuite, nous effectuons une petite traversée pour rejoindre l'entrée de la combe de Gers. On se retrouve ainsi au niveau d'un petit col [col Pelouse, NDLR], dont la neige a été soufflée et est un peu dure. Nous visons la contre-pente qui redescend en direction de Flaine par les Grandes Platières. Nous remarquons une accumulation en contrebas, mais peu importe, c'est l'euphorie : la neige est magique et la ligne sympa. C'est beau, on sort donc l'appareil photo.


Thibaut m'offre le « luxe » de faire la trace. D'un coup de bâtons, je me sers de la neige dure du col pour sauter et atterrir en pleine poudreuse, juste en contrebas. C'est super épais et il est difficile d'amorcer le premier virage tellement je suis enfoncé, mais, en poussant fort, ça passe.

C'est en sortie du deuxième virage que la neige commence à bouillonner autour de moi. Elle m'entoure, je commence à descendre avec elle. Là, je comprends ce qu'il m'arrive. Réflexe de base : je mouline, je nage. Je reste tout d'abord en surface, puis la masse bouillonnante vient buter contre un léger talus plus bas. La neige monte en hauteur et je vois alors l'image d'une vague qui se referme sur moi, dernière vision avant d'être happé. Tout s'est passé très vite. J'ai été tiré par le bas puis, immédiatement, tout s'est arrêté. Le noir, le silence parfait.

dessin A. Nouailhat - anena

J'essaie de bouger la tête immédiatement, je crois avoir réussi... deux centimètres, au maximum. En tout cas, je n'ai pas de neige dans la bouche et j'ai une poche d'air que j'estime grande comme le creux de la main.
Concernant le reste du corps, impossible de savoir ce qu'il en est. Il n'existe plus, je ne le sens pas : j'ai en effet une pression uniforme sur l'ensemble du corps. Je ne sais pas non plus dans quelle position je suis. J'ai cependant l'impression d'avoir la tête dans le bon sens (ce qui était vrai).
Je me retrouve donc seul avec ma conscience et ma respiration. Premier réflexe : je suffoque. Je sais que je suis dans une situation assez dramatique. J'ai aussi une petite pensée culpabilisante vis-à-vis de mes parents « m... , le tort que je vais leur causer ...». Puis l'acceptation vient vite par nécessité : j'ai peu de connaissances par rapport aux avalanches et je me dis qu'il me reste dix à quinze minutes à vivre, voire moins si je respire comme un fou par angoisse. Du coup, deux choses me permettent de me calmer : je sais que l'avalanche n'est pas énorme et que l'on peut vite me retrouver, et je m'évade aussi en pensant à des choses plus douces, plus plaisantes, comme, par exemple, la fille que j'ai vue la veille et qui me plaît bien. C'est futile, mais ça
marche bien !
J'ai alors peu conscience du temps et j'ai l'impression d'être emprisonné seulement depuis une minute lorsque je perçois de la lumière. C'est bon pour moi, ça ! Je pousse alors mon unique cri en pensant orienter mes sauveteurs, sachant qu'ils ne sont plus très loin maintenant, mais ils n'entendent rien.

 
Quelques secondes plus tard, toutefois, ils me dégagent la tête. Je les félicite immédiatement en criant à peu près n'importe quoi. On est tous super content et je n'ai toujours que le visage qui dépasse. J'ai l'impression de manger toute la neige qu'ils dégagent pour me libérer et il ne leur est pas évident de sortir mon bras bloqué derrière ma tête. Une fois sorti, je découvre le trou dans lequel j'étais : environ 1m30 de profondeur.
Tout va bien. Je ne ressens pas de douleur, je n'ai pas eu le temps d'avoir trop froid. Un grand sourire, un grand merci à eux. Ils ont été extrêmement rapides !

Le secours

Il y avait deux personnes en bas de la pente, en position de recul par rapport à celle-ci, et une personne en haut, qui prenait les photos. Une fois l'avalanche arrêtée, Thibaut, le photographe, marque un temps puis descend jusque dans la zone où il m'avait vu pour la dernière fois. Il crie à William et Gaëlle d'éteindre leur DVA alors qu'ils accourent jusqu'à la zone. Bingo ! Le DVA de Thibault n'indique plus que cinq mètres. La recherche peut s'affiner, le temps à Gaëlle et William d'arriver. Ils sortent rapidement leur pelle et commencent à dégager la neige. Ils butent alors très vite contre mes skis (qui sont restés à mes pieds) puis remontent ensuite le long de mon corps. En moins de trois minutes, ils m'ont dégagé !

On a ensuite pu continuer, et même profiter du reste de notre descente, en empruntant le vallon principal. 


En conclusion : un bon cocktail de manque de connaissances et de manque de réflexion vis-à-vis des conditions et du terrain, mais, heureusement, une intervention rapide qui m'a sauvé la mise. Une bonne leçon pour la suite : le ski de randonnée doit se faire en bonne intelligence avec le milieu. Merci donc à William, Thibaut et Gaëlle ! 

Analyse comportementale

La conscience du risque chez les pratiquants...


Ce récit d'accident met en avant la difficulté que l'on peut avoir à se représenter le risque. Est-ce par sensation d'invulnérabilité ou par difficulté à percevoir ou se représenter le danger ? Ce récit, bien qu'arrivant ici en randonnée, est représentatif du constat que l'on fait plus particulièrement chez de jeunes pratiquants de hors-piste.
Ainsi, avant même la première descente de la seconde journée, il apparaît clairement que le binôme n'a pas conscience du danger, pourtant bien présent ce jour-là (voir l'analyse nivo-météo). Les contre-pentes, très chargées, sont qualifiées d' « alléchantes ». Sur le même plan, on peut faire deux autres constats :

••>> l'autre binôme ne les suit pas ; est-ce pour limiter le risque en skiant le fond du vallon ou pour s'économiser de la fatigue après une montée éprouvante (la veille, ils ont brassé jusqu'au hanches à la montée) ?

••>> le récit n'évoque pas de concertation entre les deux équipes, la communication au sein du binôme concernant la sécurité semble donc limitée. Seul transparaît le plaisir d'une belle journée en montagne à skier dans de la neige profonde...

à l'entrée du passage, sous le col Pelouse, une accumulation est repérée par les skieurs, mais l'euphorie l'emporte. Or les facteurs favorables à un déclenchement d'avalanche s'ajoutent les uns aux autres : une pente à plus de 35 °, la présence d'une accumulation de neige récente en contrebas d'une crête, un skieur qui s'élance en sautant depuis le sommet. Alors qu'ici le danger semble enfin perçu par les skieurs, ils ne paraissent pourtant pas avoir conscience de leur vulnérabilité face à l'élément.

L'issue heureuse de cet accident tient à la fois à la chance (terrain propice à l'étalement du dépôt malgré une terrasse) et à la réactivité du groupe. Thibault, depuis la crête, organise la recherche, puis il est rapidement rejoint par l'autre équipe. Le secours est rapide et efficace, les rôles sont bien répartis et le matériel bien utilisé. Mais l'issue de cet accident aurait-elle été la même si Thibault, au lieu de faire une pause photo, s'était élancé dans la pente en même temps que son ami !

« Est-ce que l'idée d'un risque était envisagée par ce groupe ? »

Ce type de question est au cœur d'une étude qui démarre au sein de l'Anena (par Mathilde Gletty, doctorante en psychologie) et qui permettra peut être d'élaborer à terme des actions de prévention plus efficaces, en particulier vers les jeunes pratiquants de hors-piste.

Sébastien ESCANDE
ANENA

Commentaire nivo-météorologique

Le contexte


Cet accident est survenu à Flaine très tôt en saison (le 28 novembre 2010), une période pendant laquelle les mesures nivo-météorologiques, effectuées habituellement par les pisteurs secouristes en station, sont encore inexistantes ou du moins très limitées. Cela conduit les centres départementaux en montagne de Météo-France à ne diffuser que deux bulletins réduits d'informations sur la neige et les avalanches par semaine. Cette situation dure de novembre et jusqu'à l'ouverture des stations de sports d'hiver vers le 10/15 décembre en général (bulletins rédigés le lundi et le jeudi, couvrant plusieurs jours et disponibles sur Internet via le site de Météo-France ou sur répondeur au 08.92.68.10.20). Le lieu de l'avalanche se situe vers 2200 m d'altitude, dans une contre-pente assez raide orientée ouest/sud-ouest, à proximité du col et de Tête Pelouse, qui dominent le domaine skiable de Flaine, d'orientation générale nord-ouest.

Le film des conditions nivo-météorologiques

Dans les jours qui ont précédé l'avalanche, le temps a été particulièrement agité et plutôt froid dans les Alpes du Nord. Ainsi, dans la nuit du jeudi 25 au vendredi 26, une première perturbation a déposé 20 à 30 cm de neige froide, fortement soufflée par des vents d'ouest à sud-ouest. Puis encore 10 à 15 cm de neige fraîche et légère sont tombés le vendredi 26 en journée, cette dernière chute étant associée à un vent de nord faiblissant. Le bulletin d'Information Neige et Avalanche, élaboré le jeudi 25, faisait allusion à une augmentation des risques d'avalanches de plaque pour le vendredi 26 (des plaques dures, ou friables/poudreuses en surface, pouvant être déclenchées par une seule personne). Le risque d'avalanche était estimé à 3 sur 5 (risque marqué) le vendredi 26. Le samedi 27, après une nuit étoilée et glaciale, une seconde perturbation a apporté 20 à 25 cm de neige froide, de plus en plus soufflée au fil des heures. Vers 2 000 m, des vents de sud-ouest à 40 km/h le matin, puis 60 à 80 km/h en cours d'après-midi, ont provoqué une augmentation progressive du transport de neige en altitude. En conséquence, de nouvelles accumulations de neige et de nombreuses plaques ont été façonnées par le vent en cours de journée du samedi 27, a fortiori l'après-midi, notamment près des cols et des crêtes. Enfin, le dimanche 28, le temps est plus calme, peu venté en moyenne montagne mais encore froid (environ -10 à -8 degrés vers 2 000 m), sous un ciel partagé entre éclaircies et nuages, ces derniers ayant été plus fréquents l'après-midi. Au vu des conditions nivométéorologiques très agitées, le risque 3 a été maintenu le samedi 27 et le dimanche 28.


L'analyse nivologique


Le récit de la victime mentionne une forte épaisseur de neige récente/fraîche dans le vallon de Flaine ainsi que des accumulations dans les pentes proches des crêtes et des zones en neige soufflée vers les cols. À l'évidence, les épisodes de vents forts de secteur sud-ouest, dominant les jours précédents, et les phénomènes de vents tourbillonnaires près d'un sommet comme Tête Pelouse, ont probablement contribué à la construction sous le col de la plaque friable déclenchée (plaque friable : à l'apparence poudreuse en surface). De surcroît, deux jours avant l'avalanche, la petite couche de neige froide et légère, parfois mélangée à des grains de neige roulée tombés avec les giboulées du vendredi 26 par un petit vent de nord, a peut être aussi fragilisé encore un peu plus le manteau neigeux dans cette forte pente. Par ailleurs, il faut aussi considérer la présence possible en profondeur d'une sous-couche fragile de type grains anguleux (faces planes/gobelets), surmontant, à la base du manteau, une importante croûte de regel présente jusqu'à près de 2 700/3 000 m (due à un gros redoux le vendredi 12 novembre, accompagné de pluie).
Le modèle numérique de neige de Météo-France, utilisé par les prévisionnistes avalanche, va dans le sens de cette analyse. Il indique en effet, dans ce type de pente, une structure du manteau neigeux recelant dans sa partie supérieure une plaque friable reposant sur de la neige récente et légère, elle-même reposant sur une couche de grains à faces planes encore peu dense, le tout posé sur une croûte de regel. La couche de faces planes serait issue de chutes de neige survenues quelques jours auparavant (le 18 et/ou le 22 novembre) et, métamorphosées ensuite sous l'action d'un important gradient vertical de température durant les belles nuits froides qu'il y a eu entre les épisodes neigeux.


En conclusion


En l'absence de mesures nivologiques effectuées peu après l'accident à l'endroit de la cassure de la plaque friable, on peut seulement avancer les deux scénarios possibles suivants :


 soit le départ d'une grosse plaque friable, « roulant » sur une couche enfouie de grains anguleux sans cohésion (à l'aspect de sucre en poudre), elle-même posée sur une épaisse croûte de regel à la base du manteau neigeux (après le déclenchement de la plaque friable, les témoins de l'avalanche ont peut-être encore le souvenir d'avoir skié sur une croûte de regel finement recouverte de vieille neige sans cohésion lorsqu'ils sont descendus dans la trace de l'avalanche afin de secourir la victime en contrebas) ;


 soit une plaque friable de surface, moins épaisse, glissant sur la sous-couche sans cohésion de neige froide, légère et peu ventée, tombée le vendredi 26.


Gilles RION
Météo-France Chamonix

Galerie photos

dégagement victime d'avalanche - anena

Quelques secondes plus tard, toutefois, ils me dégagent la tête !!

avalanche départ écoulement dépôt - anena

L'avalanche vue d'en bas (Col Pelouse - Flaine)

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