Association Nationale pour l’Étude de la Neige et des Avalanches

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Free Ride à Isola…

Déroulement des faits

... ou comment une belle journée a failli très mal se terminer. Un témoignage qui, je pense, peut être utile à beaucoup de riders.

Ce lundi 10 mars 2008 ainsi que le jour suivant, les conditions de ski sont apparemment fantastiques à Isola 2000 !
Mais pendant que des potes en profitent, je suis «coincé» au bureau : impossible pour moi de poser une journée de RTT, dommage. Mercredi, personne ne monte skier. Jeudi 13 mars, je suis enfin de la partie, bien décidé à me « rattraper » ! Suite au début de semaine apparemment énorme, je suis assez taquet pour en profiter un max et chasser ma frustration. Mon copain Smoke, qui n'a rien raté du début de semaine, est encore à fond et dans l'euphorie des jours précédents. En bref, tout le monde est bien chaud.

On attaque direct les skis sur le dos pour aller chercher le grand couloir au-dessus de P1. On n'est pas déçu ! Neige encore bien froide, de la place pour faire sa trace, un par un quand même...
Tout se passe bien. Ça commence fort et mes inquiétudes sur la qualité de la neige trois jours après la chute disparaissent très vite.
Ensuite direction le sommet du Méné.

Première descente dans les couloirs accessibles sans marcher : ça semble plaqué sur le haut, mais ça passe sans aucune alerte. Du fond du cirque, on jette un œil avec envie aux grands couloirs : ça semble très bon !
Retour sur le domaine en testant la « traversée de Bandiflex ».
On remonte et on se laisse tenter : les skis sur le dos, un collègue et moi faisons la trace pour atteindre le haut du premier grand couloir. Longue phase d'observation et d'interrogations. Smoke ne le sent pas vraiment. Personnellement, je le sens pas trop mal : ce versant a été « au vent », les plaques sont donc plutôt de l'autre côté du versant. On pense avoir vu où se situait le risque.
Le haut du couloir semble bien plaqué. On observe pendant que Smoke va se placer pour attaquer par le haut et ne pas avoir à couper au milieu de ce qui nous semble être une belle plaque.
Il attaque prudemment par le haut. Vraiment tout doucement. Il creuse avec la main pour sentir la qualité de la neige.
Puis il se lance dans un virage rapide, bien appuyé pour tenter de purger et va vite se mettre à l'abri (en fait, vu d'en bas, on s'apercevra que ça n'était pas vraiment un abri !). Rien ne bouge.
Il refait une traversée rapide et bien appuyée dans le même but ... même résultat.

Smoke attaque donc sa descente relativement rassuré. Il fait un arrêt «abrité» à mi pente, puis enchaîne en grandes courbes jusqu'en bas du couloir.
Une fois en sécurité en bas, il me prévient par talkie-walkie et j'envoie le second qui entre directement par le côté. Celui-ci réalise une traversée un peu appuyée pour une nouvelle tentative de purge et se met dans ce que l'on croit être un abri.
Il enchaîne ensuite sa descente sans encombre. Au tour du troisième. Il rencontre un problème : un de ses skis botte. Sa descente se transforme alors en une série de grandes traversées qui lacèrent le couloir.
Les deux premiers, déjà en bas et ne le voyant pas venir, se rapprochent de la sortie du couloir pour voir ce qu'il fait. Il finit quand même par arriver en bas et Smoke me dit par talkie-walkie d'y aller. Ils ne sont pourtant plus complètement à l'abri.

J'y vais en surveillant mes arrières, mais assez confiant : après trois passages et plusieurs tentatives de purge, la neige semble tenir. Je passe la partie qui nous faisait douter et continue un peu plus loin que les autres sur la contre-pente avant la partie la plus serrée du couloir. Là, en fin de virage, donc un peu en travers de la pente, la neige se plisse sous moi. Je commence à glisser et à me faire embarquer.

Je crie : « AVALANCHE !!! ».

Ça commence doucement, et je me dirige vers des arbres auxquels je pense pouvoir m'agripper. Mais après ces arbres, la pente s'incline beaucoup plus (presque une petite falaise) et quand j'arrive à leur niveau, tout s'accélère très vite. Je ne peux plus rien faire et je suis emporté. Je sens que je traverse une zone tumultueuse (arbres, rochers), puis l'écoulement devient plus « calme » mais pas moins rapide. Je suis dessous, j'essaye de remonter. J'ai un peu la sensation d'être pris dans des rouleaux à l'océan. L'avalanche ralentit un peu et j'ai la tête qui émerge. Une grande inspiration et quelques secondes d'espoir !
Mais une deuxième vague me reprend et me submerge. Enfin, tout s'arrête.

Je suis enseveli. Je m'agite pour tenter de faire bouger la neige, mais j'arrive seulement à la tasser de quelques centimètres. Je suis complètement bloqué, comme coulé dans du béton. Je ne peux rien faire. Je hurle à deux ou trois reprises. Puis je me force à me calmer pour consommer moins d'oxygène. Je me crois foutu, je me dis que j'espère que ce n'est pas douloureux, je pense à ma copine et à mes trois potes qui sont au-dessus. Et très rapidement je m'endors, asphyxié.

Les trois autres m'entendent crier au départ de l'avalanche et voient l'aérosol déferler sur eux. Étant donné qu'ils ne sont plus complètement à l'abri, ils fuient sur le côté. Malheureusement, celui qui a un ski «collant» ne peut pas s'échapper. Il sent un souffle froid, puis l'avalanche le recouvre.
Quand tout s'arrête, il a juste la bouche qui dépasse. Cela lui permet de respirer et d'être repéré par les deux autres. Ils le dégagent assez rapidement.

Une fois libre, il prend les choses en main : il lance le chrono, prévient un ami pisteur au poste de secours de Méné, et commence à me chercher avec son DVA. Sept minutes plus tard, mes amis me dégagent la tête : je suis inconscient et déjà un peu bleu. J'étais sous 50 cm à 1 m de neige. Les pisteurs arrivent quelques minutes après.
De mon côté, j'ai eu l'impression de dormir, je rêvais même ! Rien de désagréable ! Je me réveille doucement, je sens que quelqu'un me marche sur les jambes, tous les pisteurs sont déjà là. Je reprends mes esprits tandis qu'ils finissent de me dégager. Je me relève et semble aller bien.
Tout le monde est très soulagé, les pisteurs félicitent mes compagnons d'avoir bien géré le secours. J'ai un gros mal de tête et un peu mal à la cuisse gauche. Tout le monde décompresse. L'hélico qui avait déjà été prévenu par les pisteurs est renvoyé à la maison, chacun récupère son matos. Puis le chef pisteur prend nos dépositions.
J'ai un ski et un bâton (sans dragonne) qui traînent pas très loin. L'autre ski est quelque part sous le dépôt de l'avalanche et un bout de mon autre bâton dépasse six mètres plus haut. Je rechausse mon ski rescapé (mais complètement abîmé) et les pisteurs nous accompagnent jusqu'à la route, où nous attendent le PGHM, l'ambulance et le médecin.
Nous sommes raccompagnés à la station. Je suis examiné par le médecin pendant que les autres sont entendus par les gendarmes. Je m'en sors avec seulement un gros hématome sur la cuisse gauche : vraiment miraculé !
L'avalanche n'est pas partie là où on s'y attendait. Un pisteur nous a rapidement expliqué que c'était une plaque «au vent» et pas «à vent», plus habituelle.
En fait, le vent avait soufflé de nord-ouest les jours précédents. Les plaques « à vent » étaient donc principalement dans les versants sud (de l'autre côté du versant que l'on a skié), sous la crête. Mais en regardant précisément la carte, on s'aperçoit que la contre-pente que l'on a skiée chacun un peu plus bas est orientée nord-est. Le vent qui remontait la pente a donc déposé de la neige dans cette contre-pente et formé une belle plaque à cet endroit.
Cette plaque est quand même bien large (on ne s'en apercevait pas depuis le haut, mais c'était plus évident vu d'en bas) et n'a aucun soutien (la pente devient bien plus raide en dessous de sa zone de départ).
Je n'ai entendu aucun « whoumpf », car à mon avis il n'y avait quasiment pas de couche fragile mais juste une belle surface de glissement (neige bien gelée). Je pense que la plaque a vraiment cédé par surcharge (moi) et manque de soutien après avoir été fragilisée et « découpée » par les précédents passages et non par affaissement d'une couche fragile.

Des évidences à ne pas oublier :

anena ne pas y aller quand on ne le sent pas : il faut savoir renoncer ;
ne pas se laisser emporter par l'euphorie ;
ne pas trop se fier aux conditions des jours précédents. Cela peut très vite changer !
y aller un par un «pour de vrai», et s'arrêter vraiment à l'abri ;
tout le monde porte la trilogie DVA, sonde et pelle et sait s'en servir : je suis une preuve vivante de l'utilité de cet équipement.

Encore un grand merci à mes amis qui m'ont sorti à temps ainsi qu'aux pisteurs de la station d'Isola et aux secouristes du PGHM qui nous ont bien soutenus.
J'espère que ce témoignage pourra éviter d'autres accidents

Thomas BALAY

Analyse comportementale de l’accident

guide de haute montagne - anenaLe comportement de ce groupe de skieurs hors-piste est un exemple très instructif sur deux plans : celui de leurs profils comportementaux et celui de la démarche sécuritaire dont ils font preuve pour gérer leur descente.

Sur ce premier plan, ce groupe présente des caractéristiques de skieurs « à risques ». Individuellement, ils sont dans des états d'esprit assez opposés : le narrateur semble plutôt « en manque » (d'une pratique de ski hors-piste dans la neige récemment tombée), tandis que les autres sont dans une certaine euphorie du fait de leur pratique intense durant les jours qui précèdent. L'émulation quand ils sont ensemble est forte, renforcée par l'habitude qu'ils ont de ce domaine hors-piste, dont ils semblent connaître le moindre recoin et par le fait qu'ils se connaissent bien entre eux. La rareté et l'habitude sont peut-être ici les facteurs qui ont contribué, au moment où le doute s'est installé en haut de cette descente, à s'y engager quand même.

Sur le second plan, la descente a cependant été gérée dans un esprit de sécurité malgré les «pièges de l'inconscient» décrits dans les lignes qui précèdent. Et ce d'autant plus que la communication visuelle ou auditive difficile a été contournée par l'utilisation de talkies-walkies. Ceci leur a ainsi offert la possibilité d'adopter un espacement entre chacun d'eux important (toute la pente) et une surveillance mutuelle en des points sûrs.

Lorsque l'on analyse le terrain parcouru et que l'on reprend le récit en détail, il apparaît que l'avalanche n'est pas partie près de la crête, ni dans la partie la plus raide de la pente, mais dans un secteur partiellement boisé. Autant d'éléments qui mettent à mal quelques préjugés sur les zones de déclenchements accidentels d'avalanches ! L'action du vent lors de la dernière chute de neige a été très forte sur la crête : elle a fait apparaître soit le sol nu soit l'ancienne couche de neige, tandis que les versants situés en contrebas se sont chargés de neige. La configuration particulière en « rampe suspendue » de ce couloir dans sa partie médiane en accentue encore la dangerosité, d'autant plus qu'à chaque passage, les skieurs vont « faire leur trace » un peu plus au-dessus des zones suspendues, c'est-à-dire sans ancrages mécaniques aval en pied de pente !

Sébastien ESCANDE
Guide de haute-montagne

Analyse météorologique et nivologique de l’accident

Nous avons affaire à une classique avalanche de plaque déclenchée par un skieur.

Rappelons tout d'abord que la structure du manteau neigeux en cas d'avalanche de plaque est toujours du même type : une ou plusieurs couches de neige sèche (ou peu humide) présentant une certaine cohésion (de frittage), pas nécessairement très élevée, repose sur une couche de neige, sèche également, de très faible cohésion, appelée « couche fragile ». Cette dernière n'a pas besoin d'être épaisse : à peine un centimètre suffit déjà.
Revenons maintenant sur l'enchaînement, lui aussi assez classique, des conditions nivo-météorologiques qui ont abouti à la présence, ce jour-là, d'une structure de plaque dans certaines pentes de la cime de Méné. Pour cela, retournons quelques jours en arrière :

durant les premiers jours de mars, sous l'influence d'un beau temps très doux, le manteau neigeux s'humidifie jusqu'à haute altitude dans tous les versants ensoleillés, et même en versant nord sur quelques centimètres. Puis c'est le retour de conditions hivernales, avec un temps froid et neigeux. La couche de neige humidifiée regèle, tandis que 40 à 50 cm de neige fraîche se déposent au total entre le 4 et le 11 mars, avant-veille de l'accident. Le beau temps revient ensuite.
Ces chutes de neige sont accompagnées ou suivies de vents forts en altitude, de direction générale nord-ouest à nord. La neige fraîche est alors arrachée dans les zones exposées au vent, et va se déposer plus loin dans les zones abritées. Dans celles-ci, cette neige transportée et compactée par le vent repose alors sur cette même neige fraîche, qui est ici plus légère, car moins ventée, et par conséquent plus fragile. Le manteau neigeux présente dès lors à ces endroits une structure de plaque, instable : une surcharge modeste, comme le passage d'un ou plusieurs skieurs, peut suffire à faire s'effondrer la couche fragile et à déclencher une avalanche.

Il est également bon de savoir que, sur le terrain, la facilité à déclencher une plaque peut varier de façon importante d'un endroit à l'autre. Cela provient principalement des conditions nivo-météorologiques locales, qui peuvent varier fortement à seulement quelques dizaines de mètres de distance. Ceci a pour conséquence des différences dans les caractéristiques des couches qui constituent le manteau neigeux, différences qui se répercutent sur sa stabilité.
C'est ce qui explique qu'il arrive que des déclenchements d'avalanche se produisent non pas au passage d'un premier skieur, mais à celui d'un des suivants, car chacun d'eux suit en général un cheminement légèrement différent de celui des autres, cherchant à faire sa trace dans une portion de neige vierge.

Daniel Goetz
Météo-France / Centre d'Études de la Neige

Galerie photos

temoignage isola 1 accident d'avalanche - anena

Observation du couloir

temoignage isola 2 accident d'avalanche - anena

Premier virage bien appuyé

temoignage isola 3 accident d'avalanche - anena

Haut du couloir " plaqué "

temoignage isola 4 accident d'avalanche - anena

Virages enchainés jusqu'en bas

temoignage isola 5 accident d'avalanche - anena

Zone de la cassure avant le départ de la plaque

temoignage isola 5 accident d'avalanche - anena

La cassure et le dépot vus d'en bas.

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